Lettre à mes proches: l’Europe demain

« Briefe an meine Freunde – Das Europa von morgen », die deutsche Version finden Sie hier.

« Letters to Family & Friends - Europe Tomorrow », the English version can be found here.

Lettres 1 à 5 par Jean-Jacques Subrenat, Roland Stalder et Daniel Marthaler 1

1/ Donald Trump aurait-il raison ?

2/ « Dover and out! », un cas d’amnésie

3/ L’Union européenne : quel bilan ?

4/ L’UE dans le monde

5/ Quelques grands défis d’avenir

Lettre 6 par Roland Stalder et Daniel Marthaler 1

6/ La Suisse et l’Union européenne

 

 

1/ Donald Trump aurait-il raison ?

15 mai 2017

Au cours de nos conversations, en partageant un repas ou en promenade, il nous est arrivé d’évoquer l’Europe et l’Union européenne (UE). Nous nous sommes demandés vers quoi les tendances actuelles pouvaient nous entraîner : les institutions peuvent-elles résister à l’usure et aux bouleversements, le tissu social est-il suffisamment solide pour ne pas se déchirer ? Donald Trump aurait-t-il raison d’annoncer que Brexit est le début de la fin de l’UE2 ?

Cette lettre est une façon de poursuivre la réflexion : ainsi, si tu le souhaites, cela pourra alimenter de futures conversations.

Habitants d’un monde occidental imparfait mais généralement vivable, nous constatons que nos sociétés sont entrées dans une période d’instabilité et de doute : instabilité des institutions, doute quant aux valeurs sur lesquelles elles sont fondées. Au Royaume-Uni, le référendum Brexit montre bien comment une information biaisée peut aboutir à une décision comportant des conséquences sur plusieurs générations. Aux Etats-Unis, jour après jour, la présidence Trump donne l’exemple d’informations fausses ou incomplètes qui peuvent dévoyer le fonctionnement normal d’une démocratie.

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, en tout cas pour ma génération, la manipulation systématique de l’information était un marqueur distinctif de l’Union soviétique de Staline, de la Chine de Mao, de la Corée du Nord des Kim de père en fils, des théocraties et des dictatures. Soyons lucides : la désinformation n’est plus l’arme des seuls régimes dictatoriaux. Maintenant, dans de nombreux autres pays, l »«infotainment» (information + entertainment) est répandu dans les grands media et amplifié par les réseaux sociaux. Cela brouille la frontière entre faits vérifiables et propagande, entre journalisme responsable et métastase des rumeurs. Ainsi le public est-il abreuvé d’ infotainment, ce fatras de nouvelles creuses, irrelevant news.

J’exagère ? Malheureusement pas : depuis des décennies l’empire médiatique de Murdoch a contribué à désinformer les citoyens britanniques sur les objectifs et la réalité de l’UE. Aux Etats-Unis le groupe Breitbart, dont l’ancien rédacteur en chef sert de principal stratège au président Trump, a propagé des théories de suprématie raciale et religieuse qu’une démocratie en bonne santé sait normalement tenir en marge. Que dire de la Russie où les libertés publiques sont mises à mal et où l’assassinat politique remplace parfois le débat public ? Que dire de la Turquie où des milliers de journalistes et de fonctionnaires ont été destitués voire emprisonnés ? Que dire de l’Indonésie où un candidat non-Musulman à la mairie de Djakarta vient d’être condamné « pour blasphème » à deux ans de prison pour avoir rappelé que la loi n’oblige pas à voter seulement en faveur d’un Musulman ?

Aujourd’hui, au nom de la sécurité, certains Etats démocratiques ont recours aux pratiques qu’elles reprochaient hier aux dictatures, à savoir la surveillance massive sans contrôle parlementaire et judiciaire suffisant, la restriction des droits, la censure, l’auto-censure. Dans le long terme, cette convergence périlleuse risque d’affaiblir nos institutions démocratiques tout en renforçant les régimes autoritaires.

Mais alors, comment faire la part des choses, entre les maux attribués en bloc « à l’Europe » et la réalité des tendances mondiales ? Au Royaume-Uni, les initiateurs du Brexit ont persuadé une majorité de leurs concitoyens que l’Union européenne se résumait à des mécanismes de marché, que les institutions européennes auraient confisqué la souveraineté du Royaume Uni, en un mot que Londres subirait le diktat de Bruxelles sans pouvoir réagir. Les médias Murdoch ont amplement caricaturé la Commission européenne, accusée de vouloir imposer aux agriculteurs la production de tomates carrées, ou de tuer l’industrie pharmaceutique au bénéfice des médicaments génériques indiens. Nourri de telles fables, une partie de l’opinion publique britannique attribue à Bruxelles la désindustrialisation de l’Angleterre, l’extension du chômage, la perte du pouvoir d’achat, les difficultés nées de l’immigration. Faut-il rappeler que, membre de la CEE puis de l’UE depuis 1973, le Royaume-Uni a pris part à toutes les décisions communautaires qui le concernent ?

C’est l’une des tragédies de notre époque : sans cesse assailli d’informations mais mal informé, le public est facilement persuadé que les maux de son pays sont dus à la construction européenne, alors que nombre de ces difficultés ont d’autres causes, certaines d’entre elles à l’échelle mondiale. Rappelons, surtout pour les plus jeunes, ce qui a motivé la construction européenne et conduit à l’actuelle UE.

Les citoyens veulent prendre les choses en main : les Britanniques, mais aussi les Suisses, refusant par exemple que des juges étrangers puissent dire le droit chez eux3. Le nationalisme est devenu une valeur-refuge. Le populisme propose des solutions simples à des situations mondiales et nationales fort complexes. Les populistes proclament que « le peuple doit avoir le dernier mot », en gommant le fait qu’en démocratie, c’est toujours une majorité qui décide.

Membres de Collegium60Plus, une association sans but lucratif dont le siège est à Berne (Suisse), nous avons cherché à comprendre les réalités derrière les titres des journaux imprimés, télévisés ou transportés sur les réseaux sociaux. Il nous a semblé que la mise en perspective des questions européennes pouvait éventuellement être utile à nos proches, toutes générations confondues.

Les prochaines lettres aborderont divers aspects de la réalité européenne actuelle, dresseront un bilan de la construction européenne, évoqueront quelques grands défis d’avenir ; enfin, la dernière examinera l’avenir des relations entre la Suisse et l’UE. La Lettre 2 tentera de répondre à la question : Le projet européen est-il utopique ? « I want my money back ! ».

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2/ « Dover and out! 4 », un cas d’amnésie

18 mai 2017

Le 29 mars 2017, Theresa May, première ministre britannique, a fait remettre au Conseil européen, la décision du Royaume Uni de se retirer de l’UE5. Les pourparlers entre Londres et Bruxelles devront aboutir dans un délai de deux ans. Pour ses promoteurs, Brexit est la suite logique de ce que Margaret Thatcher réclamait à ses collègues européens en 1979, « I want my money back »6. Trente-huit ans plus tard, une majorité de Britanniques s’est laissée convaincre que l’UE est essentiellement une affaire d’argent, et qu’une conspiration européenne a privé le Royaume Uni de sa souveraineté. Les faits historiques sont sensiblement différents.

Pour les principaux artisans de la construction européenne, Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi et d’autres, l’objectif était de reconstruire une Europe ravagée, mais aussi d’éviter de nouvelles guerres. Monnet, convaincu que le meilleur moyen de préserver la paix était de créer une solidarité de fait entre Etats, proposa de lancer une Communauté charbon et acier, première mouture de l’EU. De son côté, Winston Churchill faisait le même constat en 1946 : « Nous devons ériger quelque chose comme les États-Unis d’Europe (…). J’en viens maintenant à une déclaration qui va vous étonner. Le premier pas vers une nouvelle formation de la famille européenne doit consister à faire de la France et de l’Allemagne des partenaires »7.

Comme on le voit, l’origine de l’UE se trouve bien dans la volonté de relever l’Europe de ses ruines, et de créer entre nations européennes une solidarité capable de préserver la paix. La France et la République fédérale d’Allemagne, conscientes de leur responsabilité à cet égard, ont lancé un partenariat qui, encore aujourd’hui, constitue une pièce maîtresse de la construction européenne.

Fait moins connu, c’est d’abord aux autorités britanniques que Monnet proposa un partenariat de grande ampleur. En 1939, peu après la conclusion de l’alliance militaire entre l’Allemagne et l’Italie, Monnet mit au point un plan de fusion des industries militaires de la France et du Royaume Uni, que De Gaulle et Churchill acceptèrent ; ils le nommèrent d’ailleurs conseiller auprès du président Roosevelt pour coordonner la fourniture de matériel militaire par les Etats-Unis pour combattre l’Allemagne nazie. En 1943, en pleine guerre, Monnet envisageait déjà un projet européen : « Il n’y aura pas de paix en Europe si les Etats se reconstituent sur une base de souveraineté nationale avec ce que cela entraîne de politique de prestige et de protection économique. Si les pays d’Europe se protègent à nouveau les uns contre les autres, la constitution de vastes armées sera à nouveau nécessaire »8.

Une fois la paix restaurée, Monnet poursuivit son idée : en mars 1949, il soumit aux ministres des finances britannique et français un plan de fusion entre les deux principales économies européennes de l’époque. Fin 1949, dans un contexte d’instabilité gouvernementale et monétaire à Paris, Londres donna finalement une réponse négative9.

C’est de l’échec de ce projet franco-britannique qu’est né le plan, bien plus ambitieux, d’une communauté européenne. Monnet en fit part à Robert Schuman, ministre français des affaires étrangères, et ensemble ils présentèrent le “plan Schuman” aux autorités de la République fédérale d’Allemagne, qui l’approuvèrent. Le 9 mai 1950, Schuman déclara devant de nombreux dirigeants européens réunis dans le Salon de l’horloge, quai d’Orsay à Paris : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord des solidarités de fait. Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée. L’action entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne »10.

Les grandes étapes suivantes sont bien connues11. La signature par les six Etats fondateurs du Traité de Rome (1957) établissant la Communauté économique européenne (CEE), proposait la réduction progressive des barrières tarifaires, l’établissement d’une union douanière, la création d’un marché unique pour les biens, le travail, les services et les capitaux. Pour gérer cet ensemble, les Six créèrent la Commission européenne ; ils ébauchèrent aussi des « politiques communes » couvrant l’agriculture et les transports. Chacune des étapes suivantes était censée répondre au besoin de renforcer le nouvel ensemble européen, en facilitant les échanges entre ses membres et en harmonisant les grands secteurs de l’économie.

Mais dès le début, certains ont eu pour l’Europe une ambition fédéraliste, tandis que d’autres voulaient s’en tenir à un simple marché commun. A elle seule, cette divergence entre deux visions explique les chemins sinueux suivis, de la CEE d’hier à l’UE d’aujourd’hui. Dès la fin du 19ème siècle, un intellectuel suisse, Jacob Christoph Burckhardt, mettait en garde contre une uniformisation du continent : « Il faut protéger l’Europe du danger d’une unité politique, religieuse et sociale qui menacerait sa spécificité, la richesse de son esprit »12.

Une étape significative est franchie en 1973, lorsque les Six accueillent le Danemark, l’Irlande et le Royaume-Uni. Il faut noter que le président De Gaulle s’était opposé deux fois à l’entrée du Royaume-Uni, lui qui avait à l’esprit ce mot de Churchill durant la guerre, « Entre l’Europe et le grand large, l’Angleterre choisira toujours le grand large »13. Mais en 1972, le président Pompidou accepta les conditions formulées par Edward Heath, premier ministre britannique. On comprend l’attrait que pouvait présenter à l’époque, notamment pour Paris, la puissance industrielle, monétaire, financière et militaire du Royaume-Uni. Souvenons-nous qu’en pleine guerre froide, il s’agissait aussi pour la CEE de se démarquer des deux grands blocs contrôlés par Moscou et Washington. Mais comme l’a souligné la campagne du référendum du Brexit en 2016, Londres a toujours considéré l’ensemble européen non comme un projet d’envergure, mais comme un simple marché commun. Londres a toujours réservé sa vision stratégique, celle du long terme, à sa « relation spéciale » avec Washington, et avec l’OTAN en ce qui concerne la sécurité et la défense collective.

Les étapes suivantes ont souligné les hésitations des dirigeants européens, entre l’approfondissement du projet européen (consolidation des institutions et des mécanismes communs), et l’élargissement (accueil de nouveaux Etats-membres). Depuis longtemps Washington, aidé en cela notamment par Londres et Ankara, prônait un élargissement de l’UE, dans le but de contenir ce concurrent économique, mais aussi dans l’idée de tenir en échec une Europe de la défense qui, à ses yeux, affaiblirait l’Alliance atlantique dirigée par Washington.

A certaines périodes, des capitales européennes ont eu leurs propres raisons pour poursuivre l’élargissement, et même pour l’accélérer : dans la dernière partie du 20ème siècle ce fut notamment l’attitude de Berlin, soucieuse d’avoir des amis dans l’environnement géopolitique incertain créé par l’implosion de l’Union soviétique. L’Allemagne, réunifiée depuis peu, voulait surtout un voisinage stable, autour de la mer Baltique et dans les Balkans. D’autres capitales étaient conscientes qu’un élargissement à marche forcée creuserait les écarts dans de nombreux domaines : solidité des institutions démocratiques, indépendance de la justice, capacités financière et budgétaire, fiabilité des systèmes de sécurité et de défense … Dans le même temps, la plupart des nouveaux membres souhaitaient être admis aussi dans le système monétaire européen, la « zone Euro ». La grande variété des situations, d’un pays à l’autre, risquait de nuire à la cohésion de l’UE qui, aujourd’hui encore, continue de faire face aux conséquences du choix d’élargir avant de consolider. La crise monétaire, financière, économique et sociale en Grèce en est un exemple frappant. Les mouvements migratoires de Bulgarie vers les pays plus prospères de l’UE en est un autre exemple.

Depuis le début du 21ème siècle l’UE, tout occupée à son élargissement et à la gestion de différentes crises, a été moins attentive à d’autres aspects pourtant importants de son projet, et qui restent en chantier : rôle crucial de la culture pour nourrir la démocratie, effort concerté pour l’éducation et l’apprentissage, défense et sécurité européenne, harmonisation fiscale, portabilité des compétences et des cotisations sociales, harmonisation du contrôle des frontières, harmonisation des règles et des capacités d’accueil des migrants… Ce sont là quelques-uns des sujets que l’UE aura à traiter dans les années à venir. Elle devra également contribuer à relever des défis globaux : possible nouvel isolationnisme des Etats-Unis ; montée en puissance de la Chine, de l’Inde, de la Turquie, du Brésil, de l’Indonésie ; nouvelles alliances conclues ou recherchées par la Russie ; extension probable de guerres asymétriques14 caractérisées par la violence aveugle commise au nom de convictions religieuses ; recul des droits humains à grande échelle ; persécution de femmes ; non-scolarisation d’enfants ; nécessité de gérer de manière globale des ressources essentielles comme l’eau potable ; devoir de continuer à assurer la maîtrise des armes de destruction massive ABC (atomiques, biologiques, chimiques) ; mise en œuvre des résolutions du COP21 pour éviter des catastrophes climatique et écologique.

Le projet européen trouve son origine dans le passé : il s’agissait avant tout de reconstruire des pays dévastés et d’empêcher le retour de la guerre. Mais quel bilan peut-on dresser de ses actions ? C’est ce que la prochaine lettre se propose d’examiner.

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3/ L’Union européenne : quel bilan ?

28 mai 2017

Soixante années se sont écoulées depuis la signature du Traité de Rome. Tout bilan suppose que l’on compare les résultats aux intentions. En examinant les résultats, bons ou mauvais, il est utile de distinguer ce qui est imputable à l’action -ou l’inaction- de l’ensemble européen lui-même, et ce qui relève de phénomènes plus larges, parfois à l’échelle mondiale.

Parmi les griefs faits à l’UE, on trouve pêle-mêle le prétendu abandon de souveraineté nationale des Etats-membres, le renchérissement du coût de la vie depuis l’introduction de l’Euro, une plus grande insécurité intérieure en raison de l’accueil massif de réfugiés, une criminalité en hausse… On semble oublier qu’aucune directive n’est prise à Bruxelles sans l’approbation des Etats-membres (unanime ou majoritaire, selon les sujets), et qu’aucune directive n’est applicable dans un Etat tant qu’elle n’a pas été transcrite dans le droit national dudit pays.

Pour autant, les critiques justifiées ne manquent pas : au fil des décennies, les institutions européennes, avec l’accord ou par habitude de représentants nationaux restés trop longtemps à Bruxelles, ont accumulé une quantité invraisemblable de règlements couvrant un vaste domaine de politiques publiques dans l’UE. Effectivement, le principe de subsidiarité15 selon lequel tout dossier doit d’abord être traité au niveau le plus proche du citoyen et de l’usager, n’a pas toujours été respecté. Certains pays souhaitent en revenir à une réglementation nationale sur certains produits (par exemple le tabac à chiquer en Suède), ou sur des habitudes alimentaires (produits fermentés, par exemple).

Un reproche grave revient souvent dans les média : le non-respect de la volonté d’un peuple. Dans le cas de la France, le référendum de 2005 a abouti au rejet du Traité constitutionnel de l’UE. Le référendum organisé aux Pays-Bas a produit un résultat similaire. Mais il faut reconnaître que les Etats-membres, en adoptant le Traité de Lisbonne en 2007, ont repris de nombreuses dispositions du projet de 200516. Rappelons qu’un référendum national ne peut être organisé que par le gouvernement du pays, et l’UE en tant qu’institution n’intervient absolument pas. Il est donc fallacieux -et injuste- d’attribuer à l’Union le résultat d’un référendum national, qu’il soit positif ou négatif.

D’ailleurs, nombreux sont les gouvernements qui ont agité l’épouvantail du « c’est la faute à Bruxelles » pour tenter d’expliquer des échecs nationaux : baisse de compétitivité, désindustrialisation, accroissement du chômage, baisse du pouvoir d’achat, rupture de la solidarité sociale, malaise, violence. Dans le cas du Royaume-Uni, la propagande visant le projet européen a été exacerbée par les média du groupe Murdoch, dont le fondateur n’est pas citoyen britannique, mais australien et états-unien. Ces mêmes arguments sont repris en France (Front national et France insoumise), en Autriche (Österreichische Volkspartei), au Royaume-Uni (UKIP et une partie du Parti conservateur) pour ne citer que ceux-là.

Et que dire d’un président des Etats-Unis encourageant d’autres Etats-membres de l’UE à « suivre l’exemple du Brexit » ? Sur le ton de la plaisanterie, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, annonce que désormais il va promouvoir la sécession de l’Ohio et du Texas. Juncker a raison : devant une ingérence aussi grossière, le mieux est d’en rire.

D’autres critiques sont justifiées, par exemple l’insuffisante coordination sur les mouvements migratoires touchant l’UE. Certaines capitales se sont déclarées prêtes à accueillir tel ou tel nombre de migrants ou de réfugiés, sans s’être d’abord assurées de la réalité sociale et des capacités logistiques des pays de passage (comme la Bulgarie dans l’UE, ou la Turquie hors UE), ni des procédures à suivre par les Etats-membres pour les accueillir, héberger, soigner, nourrir, former, insérer dans la société. Cette absence de politique et de moyens concertés fait porter à quelques pays une charge disproportionnée en termes de capacités d’accueil, de tensions sociales, de coûts budgétaires (Italie, Grèce, pays des Balkans, Turquie). En outre, l’encadrement insuffisant aux frontières de l’UE, l’insuffisante harmonisation des contrôles, aggravent le risque d’infiltration d’éléments susceptibles de mener des actions terroristes dans les Etats-membres.

Comme l’ont montré les drames humains de Lampedusa, de Rhodes, de Calais et d’ailleurs, il est temps de revoir les Accords de Schengen, non pas en rejetant ses principes, mais en les révisant, en rendant le système fiable et soutenable à long terme. Cela ne pourra pas se faire sans définir clairement une politique commune et des moyens efficaces en matière migratoire.

Les recommandations sur l’avenir de l’UE sont nombreuses, allant de corrections sectorielles (par exemple la simplification des règlements agricoles) à une réforme d’ensemble (révision des traités, nouvelle distribution des compétences entre Etats-membres et institutions européennes). Mais pour qu’une réforme soit suivie d’effets, il faut que les Etats-membres cessent de blâmer les institutions européennes pour des résultats imputables à des politiques nationales, ou à une mauvaise application d’orientations communes. En effet, la poursuite de la construction européenne ne pourra pas se faire contre l’opinion publique.

A notre époque, le succès ou l’insuccès s’exprime le plus souvent en chiffres. Rappelons donc qu’avec environ 7% de la population mondiale, l’UE représente aujourd’hui 22% du PIB mondial, ou 17% en termes de parité du pouvoir d’achat. Dans le commerce global, l’UE représente environ 15% des marchandises et 16% des services (chiffres de 201417). Créée en 1999, l’Euro est maintenant la deuxième monnaie mondiale par le montant des transactions, derrière le dollar américain et devant le yuan chinois. Depuis octobre 2006, l’Euro représente le plus grand montant de billets et de pièces de monnaie en circulation à l’échelle globale.

Soixante ans après le Traité de Rome, l’UE peut également s’apprécier de façon non chiffrée. L’absence de conflits entre Etats-membres est un résultat important, même si nos jeunes n’y prêtent pas attention, tant cela leur paraît normal. Mais il faut rester vigilant : à peine la première ministre britannique avait-elle envoyé sa lettre de divorce à l’UE, que des tensions sont apparues entre Londres et Madrid, le ministre britannique de la défense menaçant l’Espagne de représailles militaires en cas de mise en cause du statut de Gibraltar18.

Au cours des dernières décennies, de nombreux projets régionaux ont pris l’Union européenne comme modèle : le Mercosur en Amérique latine19, le Caricom dans la Caraïbe20, l’Union africaine en Afrique21, l’ASEAN en Asie du Sud-Est22, et même l’Union eurasiatique d’inspiration russe23. Comme l’indiquait Jeremy Rifkin en 2004 dans « Le rêve européen24», de nombreux pays émergeants ou nouvellement indépendants se sont inspirés des avancées législatives, sociales, économiques, monétaires de l’UE pour leur propre modernisation ; selon lui, le modèle européen a eu une plus grande influence que le modèle des Etats-Unis sur les politiques publiques innovantes.

A notre époque, les pays et régions ne peuvent pas vivre durablement à l’écart. Le succès de l’UE et des pays qui la composent dépendra donc de leur interaction avec le reste du monde : c’est ce que la quatrième lettre se propose d’aborder.

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4/ L’UE dans le monde

30 mai 2017

Les amateurs de grandes fresques ont pu dépeindre le XIXème comme le siècle européen et le XXème comme le siècle américain. Les mêmes prédisent que le XXIème sera le siècle de l’Asie et du Pacifique. Au vu des tendances actuelles, il n’est pas certain que les catégories forgées au lendemain de la deuxième guerre mondiale resteront valables tout au long du 21ème siècle. Les divisions idéologiques entre Est et Ouest, entre communisme et capitalisme, entre pays dynamiques et « vieille Europe25 » sont dépassées. Pour ne prendre qu’un exemple, aujourd’hui la Chine est à la fois le 2ème pays capitaliste du monde, certes avec ses propres caractéristiques, et celui du parti unique le plus puissant de la planète ; l’Etat y dispose des plus grandes réserves de change mondiales26, tandis que sa population comprend à la fois un grand nombre d’ultra-riches et des dizaines de millions de personnes en mode de subsistance.

Dans un monde si changeant, que représente l’Europe aux yeux des autres régions, et comment l’Union européenne peut-elle se définir à l’échelle globale ?

En 1970, Henry Kissinger demandait avec condescendance : « L’Europe ? Quel numéro de téléphone dois-je appeler ? »27. Il avait en partie raison, car la CEE de l’époque manquait de visibilité. Aujourd’hui on pourrait d’ailleurs retourner la politesse : ces temps-ci à Washington, vaut-il mieux appeler D. Trump lui-même, ou son principal stratège S. Bannon, ou son gendre J. Kushner ? La condescendance n’est jamais bonne conseillère en diplomatie, comme le sait aussi Lawrence Summers qui, président de la Réserve fédérale, écrivait en 1999, quelques mois avant le lancement officiel de l’Euro, « la monnaie européenne ne verra peut-être jamais le jour »28.

L’entrée éventuelle des Etats-Unis dans une nouvelle phase d’isolationnisme pourrait entraîner des conséquences à l’échelle mondiale. Le président Trump fait douter de l’engagement des Etats-Unis, en cas de menace sur l’un des membres de l’Alliance atlantique. Brexit aura également des effets : Londres s’emploie à raviver les sentiments atlantistes du partenaire américain, et dans le même temps laisse entendre que le Royaume-Uni pourrait réduire, voire interrompre, sa coopération de sécurité et de défense entre Européens, afin de privilégier la seule OTAN. La France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne se sont déjà prononcées en faveur du renforcement de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), avec la mise en place d’un état-major permanent pouvant faire appel à des forces nationales29.

L’économie internationale réagit aussi au caractère imprévisible de la présidence Trump. Après avoir exercé son leadership pendant des décennies, Washington remet en cause les grands accords commerciaux internationaux ; la Chine en profite pour se présenter comme le défenseur du libre-échange. En dénonçant l’Accord de Paris sur le climat (COP21), le président des Etats-Unis a mis en péril des années de négociations, et là aussi, il laisse à d’autres (Chine, Inde, mais aussi aux Européens) la charge de défendre l’environnement, Washington se considérant pour l’instant comme dégagée de toute obligation à cet égard.

Mais la dépendance de l’UE à l’égard d’autres régions du monde restera forte dans de nombreux domaines : matières premières, énergie, investissements, marchés. S’il est vrai que le commerce intra-communautaire représente 62% de l’ensemble des échanges de l’UE, contre 38% avec le reste du monde (chiffres de 2015), de nombreux facteurs pourraient bouleverser ces proportions : vieillissement démographique dans de nombreux Etats-membres, effets du chômage sur la cohésion sociale, malaise urbain et suburbain, difficultés du monde agricole, modification des styles de vie.

Parmi les grandes puissances mondiales ou régionales, la Russie est pour l’UE un partenaire (fourniture de gaz, marché) en même temps qu’un concurrent (commercial, mais aussi en termes d’influence). Moscou cherche, encore et toujours, à enfoncer un coin entre les Etats-membres en traitant avec chacun séparément. La Chine en fait autant, pour les mêmes raisons. Et lorsque des responsables nationaux (français, britannique, italien, allemand, etc.) sont en visite en Chine ou en Russie, chacun y promeut avant tout ses intérêts nationaux, ce qui est normal. L’Inde, moins idéologisée que la Russie et la Chine, mais consciente de son importance croissante dans l’économie mondiale, entretient des rapports plus factuels avec les nations européennes. Les autres grands partenaires mondiaux ne voient pas, ou pas encore, leurs relations avec l’UE en termes de puissance ou de rapports de force, mais ceci pourrait changer assez rapidement dans la concurrence mondiale pour les matières premières et les marchés.

Sans doute mieux que d’autres régions ou pays, l’UE est bien préparée pour relever certains grands défis internationaux. Au cours de ses élargissements successifs, elle a compris l’importance d’une harmonisation des niveaux économiques d’un pays à l’autre, par l’utilisation de ses Fonds structurels pour la cohérence entre Etats-membres. Quand des amis d’autres continents viennent en Europe, ils sont frappés de voir les panneaux détaillant l’aide communautaire fournie pour la construction de tel pont ou de telle route, d’un centre de recherche scientifique ou d’une école professionnelle. De nos jours, l’UE constitue aussi le plus grand rassemblement mondial d’Etats réellement indépendants et démocratiques, chacun avec ses institutions, sa ou ses langue(s), ses références culturelles, ses traditions.

Brossé à grands traits, voilà le portrait de l’Union européenne dans le monde. La prochaine lettre tentera d’identifier quelques-uns des grands défis que l’UE, parmi les acteurs globaux, devra affronter demain.

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5/ Quelques grands défis d’avenir

31 mai 2017

Les précédentes lettres ont rappelé les origines de la construction européenne, tenté un bilan sommaire, puis évoqué la place de l’Union européenne dans le monde. Enfin, voici le rappel de quelques défis d’avenir que l’UE et ses Etats-membres devront relever.

Il y a d’abord la réalité démographique. Début 2016, la population de l’UE était estimée à 510 millions d’habitants30, derrière la Chine (1375 millions) et l’Inde (1331 millions) mais devant les Etats-Unis (321 millions) et la Russie (146 millions). L’État-membre le plus peuplé est l’Allemagne (82 millions), le moins peuplé étant Malte (0,4 million). L’UE fait déjà face à une évolution sans précédent : taux de natalité en baisse, vieillissement dans de nombreux pays, forts mouvements migratoires, modifications des structures familiales31. Ces tendances lourdes ont déjà un impact sur l’organisation sociale, l’économie, le budget de nombreux Etats-membres.

Aux Etats-Unis, il est prévu que la composante « blanche » de la population cessera d’être majoritaire vers 2050. Pour l’UE, les projections annoncent des changements tout aussi importants : ainsi, sur un vieux fond chrétien (catholique, orthodoxe, protestant) et juif, les migrations successives ont apporté d’autres croyances (musulmane, bouddhiste, hindouiste, bahaïste, sikhe…), dans le même temps que des pratiques religieuses diminuent et que s’accroît la proportion d’agnostiques et d’athées. Pendant ce temps, la foi musulmane et d’autres influences se sont étendues dans le monde, de sorte qu’on constate, plus encore que dans le passé, des évolutions différentes entre l’UE et d’autres régions ou pays. L’un des défis sera donc de donner à ces diverses composantes, non pas des raisons supplémentaires pour s’affronter, mais une éducation, des références démocratiques, un civisme communs pour garantir une bonne cohabitation. En démocratie, le communautarisme peut conduire au repli, à l’auto-isolement. A l’usage, on voit que le repli communautariste n’a pas grand chose en commun avec une diversité culturelle consentie et tolérante.

D’autres tendances menacent aussi la construction européenne et les valeurs sur lesquelles elle s’est faite. Face à la gestion chaotique des flux migratoires par de nombreux gouvernements, il y a eu des réactions fortes, et fort compréhensibles. Sur le long terme, la solution ne sera pas fournie par l’intolérance, mais par des principes clairs, une politique communautaire négociée, des procédures coordonnées et des moyens adéquats à l’échelle de l’UE.

Donald Trump gouverne avec son compte Twitter, mais il n’est pas certain que sa méthode satisfasse une majorité de citoyens dans l’UE. L’extension des réseaux sociaux, les difficultés budgétaires des journaux, tout cela bouleverse le rôle et les moyens du « quatrième pouvoir » que les démocraties reconnaissent aux journalistes. Aux Etats-Unis, une résistance s’organise ou se renforce : l’American Civil Liberties Union (ACLU)32 a déjà gagné des procès en faveur des droits civiques, y compris contre un décret du président Trump ; le Center For Inquiry (CFI33) promeut l’éducation contre l’obscurantisme (tel l’endoctrinement créationniste aux Etats-Unis) et dénonce les atteintes à la dignité humaine sous des prétextes religieux (par exemple les peines pénales pour « blasphème » au Pakistan). Dans de nombreux pays européens on trouve des associations comparables, mais il est temps pour elles de rassembler leurs efforts pour accroître leur efficacité dans l’UE, et leur influence dans d’autres régions.

Il reste que les populations européennes se reconnaissent mal dans une UE qui fait la part belle aux intérêts et aux lobbies, alors que les déclarations officielles parlent de l’intérêt général. La crise d’identité européenne est à nos portes.

Les fondateurs de la construction européenne n’avaient pas une idée claire des frontières possibles ou souhaitables de l’Union. S’agissait-il de créer un lien fort entre Etats et peuples européens ? De relier entre elles les démocraties européennes dans un environnement hostile ? D’étendre son périmètre jusqu’à atteindre une taille critique en termes économiques ? L’objectif de l’UE est-il l’enrichissement de son marché commun, ou l’intégration économique et institutionnelle ?

Dans l’Union, les vues des dirigeants nationaux peuvent diverger, parfois fortement : les uns souhaitent aller vers une confédération, ‘autres souhaitent s’en tenir au marché commun. Pour les premiers, une sécurité et défense commune est indispensable, ce que rejettent fermement les seconds.

Comme on l’a vu plusieurs fois depuis le début du 20ème siècle, un référendum national n’est pas le meilleur moyen de connaître les souhaits profonds de la population. Il faudra une autre forme de consultation, dissociée des enjeux politiques nationaux à court terme (élection présidentielle ou législative).

Le maintien des femmes dans un statut inférieur, les enfants privés d’une réelle éducation, la misère adossée à l’ignorance, la confiscation des perspectives d’avenir par la corruption et le favoritisme, toutes ces pratiques moyenâgeuses sont encore répandues dans le monde, et maintiennent l’impunité des dictateurs, ces hommes providentiels.

Avec toutes ses imperfections et même ses échecs, la construction européenne a eu la clairvoyance d’affirmer des principes et le courage de les mettre en œuvre. Même si de grands progrès restent à accomplir parmi les Etats-membres, leur union garantit, dans la majorité des cas, l’Etat de droit, la liberté d’expression, le choix d’avoir des croyances religieuses ou de n’en avoir pas, des libertés individuelles étendues. Les cultures, les langues, les traditions y sont libres et souvent encouragées.

Union ne veut pas dire unanimité. Martin Schulz, l’ancien président du parlement européen reconnaissait : « je suis moi-même un pro-européen convaincu et, en même temps, je ne suis pas d’accord avec tout. L’UE ne parvient pas à se montrer unie, face à de nombreux défis comme l’Ukraine, la Syrie ou encore les négociations en vue d’un Accord transatlantique de libre-échange »34.

L’avenir n’est pas écrit par avance, il dépend d’un faisceau d’attitudes et d’actions. Le rôle des dirigeants politiques et économiques est déterminant, mais cela ne nous dispense pas, nous citoyens et électeurs, de débattre et d’agir, chacun selon ses moyens.

Enfin, il existe des nations où la pratique démocratique est au moins équivalente à celle de l’UE, sinon supérieure sur certains points, par exemple la Suisse, voisine de quatre Etats-membres. L’avenir des relations entre la Confédération helvétique et l’UE fait l’objet de la 6ème et dernière lettre.

-=§=-

6/ La Suisse et l’Union européenne – si proches !

par Roland Stalder et Daniel Marthaler 35

1er juin 2017

En janvier 2015, la Suisse comptait 1.334.767 résidents ressortissants de l’UE-28/AELE 36; en sens inverse, 472.000 Suisses résidaient dans un Etat-membre de l’Union européenne, la plupart en Allemagne, en France et en Italie 37.

Avant 1900, la Suisse était un pays d’émigration, le travail manquait et l’existence de beaucoup d’agriculteurs était menacée. Après 1900 le nombre d’emplois a augmenté grâce à l’industrialisation. Déjà avant la première guerre mondiale, 600.000 étrangers vivaient en Suisse 38. L’immigration a toujours enrichi la Suisse et a beaucoup contribué à son développement culturel et économique. Ces quelques chiffres sur les mouvements migratoires dans les deux sens démontrent à quel point la Suisse et l’UE sont interdépendants.

L’Union Européenne avec ses 28 Etats-membres est de loin le partenaire le plus important de la Suisse, la proximité géographique et culturelle expliquant le poids politique et économique de l’UE. Deux tiers du commerce extérieur de la Suisse se fait avec l’UE. En 2016, 54% des exportations suisses, d’une valeur de 113 milliards CHF (francs suisses) allaient vers l’UE, et en sens inverse 72% des importations suisses, d’une valeur de 124 milliards CHF, provenaient de l’UE 39. Il est intéressant de noter que La Suisse, la Chine et les Etats-Unis représentent les trois partenaires économiques les plus importants de l’UE (2015) 40.

La culture suisse est européenne. Avec sa diversité culturelle et linguistique, la Confédération helvétique constitue une sorte d’Europe en miniature. « La Suisse n’existe pas » : cette devise inventée en 1992 par l’artiste Ben pour le pavillon suisse à l’Exposition universelle de Séville cristallise d’une façon déroutante mais très juste le multiculturalisme de la Suisse. L’immigration a contribué significativement à cette richesse culturelle.

La Suisse est un pays riche où les soucis économiques et sociaux sont moindres que dans nombre d’autres pays européens. En 2015, son PIB par habitant s’élevait à 57000€, comparé à 26500€ en moyenne dans l’UE ; le taux de chômage s’élevait à 4,6% contre 9,4% dans l’UE, celui du chômage des jeunes à 8,6% contre 20,3% dans l’UE.

Les Suisses sont en majorité favorables à l’ « indépendance » de leur pays, sans forcément savoir ce que ce mot recouvre de manière concrète. Cette vision imprécise peut être attribuée à une interprétation de l’histoire qui a toujours mis en avant la lutte des Suisses pour leur indépendance. Cependant, cette vision ne correspond pas exactement à la réalité. L’histoire de la dépendance de la Suisse reste encore à écrire ! Le parti national-conservateur (SVP), qui milite en faveur d’ « une Suisse neutre et souveraine » résume ainsi sa doctrine : « Le minage de la souveraineté et de l’autodétermination par les élites politiques doit être stoppé. Il faut que cessent les efforts visant à intégrer insidieusement notre pays dans des organisations internationales comme l’UE. Les objectifs suprêmes de la politique étrangère suisse doivent être le renforcement de la liberté, de l’autodétermination, des droits démocratiques, de l’indépendance et de la neutralité. Le minage de la neutralité permanente et armée doit être combattu »41. Ces revendications rappellent les positions des anti-Européens dans plusieurs pays membres de l’UE.

Le mythe d’une Suisse indépendante est cultivé, tandis que les faits historiques et les contraintes politiques sont mises sous le boisseau : des faits alternatifs fabriqués en Suisse ! Joëlle Kuntz a analysé le mythe de la souveraineté helvétique dans son essai remarqué « La Suisse ou le génie de la dépendance »42, où elle observe notamment que « Le monde est un puzzle de dépendances mutuelles plus ou moins importantes ». Dans sa préface à l’ouvrage de J. Kuntz, Benedikt von Tscharner écrit : « Il est important que nous Suisses soyons conscients de ces dépendances dans lesquelles nous vivons ou avons vécu, dont nous souffrons et que parfois nous contribuons à concevoir. Ne les refoulons pas, afin que nous puissions d’autant plus concilier notre comportement transnational quotidien avec notre compréhension politique trop souvent tronquée dans sa dimension nationale ».

L’élimination de facto du secret bancaire suisse est juste un exemple des contraintes qui pèsent sur certaines décisions « souveraines » de la Suisse. Le 19 mars 2008 le conseiller fédéral Hans-Rudolf Merz proclamait à l’adresse de l’UE : « Vous vous casserez encore les dents sur le secret bancaire suisse »43. Cet avis n’est pas largement partagé : pour sa part, le ministère de la justice des Etats-Unis d’Amérique se vante d’avoir mis fin au secret bancaire suisse. Le 11 février 2010, à peine 2 ans après la déclaration de M. Merz, la conseillère fédérale Evelyne Widmer-Schlumpf le reconnaissait : « Il n’est pas dans l’intérêt de la Suisse d’être un havre pour les fraudeurs du fisc »44. L’UE a obtenu l’échange automatique d’informations bancaires, de sorte que désormais le secret bancaire suisse n’existe plus.

« La Suisse n’est pas indépendante, elle ne l’a jamais été. Il existe plutôt une conscience de la dépendance et basé là-dessus l’art de s’y retrouver, une routine de négociations, l’obsession de maximiser les avantages et la minimisation des contraintes » écrit Katja Gentinetta 45.

Pour pouvoir espérer des succès, les Suisses doivent participer activement à la construction de l’avenir. Défendons nos principes d’un pays libéral et ouvert sur le monde. Ce sont les bases de notre succès. Défendons ces principes qui sont la base d’une société prospère et sociale. Ne nous laissons pas séduire par la flûte des nationalistes-conservateurs. Il est illusoire de croire que des solutions simples suffisent à régler des problèmes complexes. Ne nous laissons pas bercer par « l’infotainement ». Nous avons besoin des médias critiques qui nous apprennent les faits, les analysent et formulent des opinions.

Prenons conscience des limites de la souveraineté nationale ! Apprenons à utiliser et diriger notre dépendance ! Les petits pays sont plus flexibles et s’adaptent mieux aux nouvelles situations 46. Pour le succès de la Suisse, il n’est pas nécessaire qu’elle adhère à l’UE. Mais nous pouvons, nous devons contribuer au bien-être de la communauté internationale, non pas en s’isolant, mais en collaborant activement elle.

(Cette 6ème lettre clôt la série « Lettres à mes proches : L’Europe demain »).

-=§=-

Dans ces « Lettres » les auteurs s’expriment à titre personnel ; leurs opinions ne prétendent pas refléter les positions d’entités avec lesquelles ils pourraient avoir des liens. R. Stalder, citoyen suisse, ingénieur, a occupé des postes de direction en entreprise. J.-J. Subrenat, citoyen français, est un ancien diplomate. D. Marthaler, citoyen suisse, est consultant en communication. Subrenat a rédigé le texte en français, Stalder la version en allemend revue par Marthaler, Subrenat la version en anglais revue par Carole Sunderland. Chacun assume la responsabilité de sa version linguistique.

D. Trump, cité par Le Monde : « « Pour les Etats-Unis, cela n’a aucune importance, cela m’est parfaitement égal que les Européens soient unis ou non. » Egalement : « Le Brexit va se révéler une grande chose. », http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/01/17/trump-contre-l-europe_5063933_3232.html#lzIjbIkOthdlzuqp.99

La Suisse n’étant pas membre de l’UE, se trouve en dehors de la juridiction de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) sise à Luxembourg. Au Royaume-Uni, le refus de l’autorité de la CJUE a été l’un des principaux arguments en faveur du Brexit. Sur la CJUE, voir https://europa.eu/european-union/about-eu/institutions-bodies/court-justice_fr

Pour célébrer le divorce annoncé entre le Royaume-Uni et l’UE, le quotidien britannique The Sun du 29 mars 2017 a fait un photomontage, projetant sur une falaise de Douvres le slogan « Dover and out », https://ricochet.com/419385/dover-uk-tabloid-celebrates-brexit-grand-style/

Copie fac simile de la lettre : https://www.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/604079/Prime_Ministers_letter_to_European_Council_President_Donald_Tusk.pdf

Article dans Le Monde : http://www.lemonde.fr/europe/article/2005/05/11/30-novembre-1979-margaret-thatcher-i-want-my-money-back_648386_3214.html . Le compte rendu complet du Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté économique européenne, Dublin, septembre 1979 : http://www.margaretthatcher.org/speeches/displaydocument.asp?docid=104180

Discours à l’Université de Zurich, 19 septembre 1946, http://mjp.univ-perp.fr/textes/churchill19091946.htm

Jean Monnet, Note, 1943, http://jmguieu.free.fr/Enseignements/Textes%20unite%20europeenne/note_de_jean_monnet%201943.htm

Jean Monnet, Mémoires, pp. 329-332

10  Déclaration, 9 mai 1950, https://europa.eu/european-union/about-eu/symbols/europe-day/schuman-declaration_fr

11  Chronologie sommaire de la construction européenne, http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/union-europeenne/ue-citoyennete/construction-europeenne/quelles-sont-grandes-dates-construction-union-europeenne.html

12  Jacob Christoph Burckardt, Historische Fragmente, aus dem Nachlass gesammelt von Emir Dürr. Stuttgart Berlin, Deutsche Verlagsanstalt 1942.

13  Voir Le Monde du 9 décembre 2011, http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/12/09/l-exception-britannique-une-tradition-bien-etablie-au-sein-de-l-union-europeenne_1616035_3214.html

14 Guerre asymétrique, voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_asym%C3%A9trique

15  Principe de subsidiarité, voir : http://www.europarl.europa.eu/ftu/pdf/fr/FTU_1.2.2.pdf

16  Valéry Giscard d’Estaing, qui présida les travaux, déclarera plus tard : « Ils sont partis du texte du traité constitutionnel, dont ils ont fait éclater les éléments, un par un, en les renvoyant, par voie d’amendements aux deux traités existants de Rome (1957) et de Maastricht (1992). (…) La conclusion vient d’elle-même à l’esprit. Dans le traité de Lisbonne, rédigé exclusivement à partir du projet de traité constitutionnel, les outils sont exactement les mêmes. Seul l’ordre a été changé dans la boîte à outils. La boîte, elle-même, a été redécorée, en utilisant un modèle ancien, qui comporte trois casiers dans lesquels il faut fouiller pour trouver ce que l’on cherche ». Voir le paragraphe « Reformulation du texte dans le Traité de Lisbonne » dans https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9f%C3%A9rendum_fran%C3%A7ais_sur_le_trait%C3%A9_%C3%A9tablissant_une_constitution_pour_l%27Europe

17  L’économie de l’UE, https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_de_l%27Union_europ%C3%A9enne

18  Réactions britanniques au sujet de Gibraltar, http://www.independent.co.uk/news/uk/politics/brexit-gibraltar-falklands-war-senior-conservatives-fallon-howard-a7662656.html

19  Mercosur, http://www.mercosur.int/innovaportal/v/7989/11/innova.front/pagina-principal

20  Caricom, http://caricom.org/

21 Site officiel de l’Union africaine, http://www.au.int/ ; également dans Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Union_africaine

22  ASEAN, Association of South-East Asian Nations, ASEAN en français, http://asean.org/

23 http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/01/27/l-ue-est-le-modele-de-l-union-eurasiatique_4355252_3232.html

24 https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_R%C3%AAve_europ%C3%A9en
25 « Viellie Europe » : Ronald Rumsfeld, 2003, fustigeant la France et l’Allemagne qui refusaient de rejoindre l’occupation militaire de l’Irak, https://fr.wikipedia.org/wiki/Vieille_Europe

26  Dès 2014, la Chine occupait le premier rang mondial, ses réserves de change s’élevant à près de 4 mille milliards (412) de dollars américains, http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2014/01/15/97002-20140115FILWWW00287-chine-nouveau-record-des-reserves-de-change.php

27  H. Kissinger était alors chef de la diplomatie des Etats-Unis, http://euro-blogs.eu/post/2011/12/19/%C2%AB-L-Europe,-quel-num%C3%A9ro-de-t%C3%A9l%C3%A9phone-%C2%BB
28  Lawrence Summers, article dans Foreign Policy, janvier 1999.

29  Politique européenne de sécurité et de défense, http://www.defense.gouv.fr/dgris/action-internationale/l-ue-et-la-psdc/l-union-europeenne-et-la-politique-de-securite-et-de-defense-commune

30  Démographie de l’UE, https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mographie_de_l%27Union_europ%C3%A9enne
31 Analyse démographique de l’UE, http://ec.europa.eu/social/main.jsp?catId=502&langId=fr
32  ACLU, https://www.aclu.org/
33  CFI, http://www.centerforinquiry.net/
34  Martin Schulz cité par Le Temps, https://www.letemps.ch/suisse/2014/10/15/suisse-entierement-eurosceptique
35  Les auteurs s’expriment ici à titre personnel et leurs opinions ne prétendent pas refléter les positions d’entités avec lesquelles ils pourraient avoir des liens. R. Stalder, citoyen suisse, ingénieur, a occupé des postes de direction en entreprise. D. Marthaler, citoyen suisse, est consultant en communication. Cette 6ème lettre, rédigée en allemand puis en français par Stalder, a été révisée par Marthaler (allemand) et Subrenat (français). La version en anglais, rédigée par Subrenat, a été revue par Carole Sunderland. Chacun assume la responsabilité pour sa version.

36   https://www.sem.admin.ch/dam/data/sem/publiservice/statistik/auslaenderstatistik/monitor/2016/statistik-zuwanderung-2016-01-f.pdf

37    https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/population/effectif-evolution/suisses-etranger.html
38   http://www.srf.ch/news/schweiz/eine-geschichte-der-zu-und-auswanderung

39   https://www.eda.admin.ch/content/dam/dea/fr/documents/faq/schweiz-eu-in-zahlen_fr.pdf

40   https://www.eda.admin.ch/content/dam/dea/fr/documents/fs/00-FS-Europapol-lang_fr.pdf

41    http://www.udc.ch/fr/assets/File/positions/themen/Aussenpolitik-f.pdf

42   Joël Kuntz : La Suisse ou le génie de la dépendance, Editions Zoé, Genève 2013

43   http://www.watson.ch/Wirtschaft/Schweiz/679052271-Chronik-eines-sinnlosen-Abwehrkampfs — « An-diesem-Bankgeheimnis-werdet-ihr-euch-noch-die-Zähne-ausbeissen »

44  https://www.nzz.ch/meinung/kommentare/gegen-eine-schleichende-abschaffung-1.18641251
45  Katja Gentinetta, Mythos Unabhängigkeit Kolumne zu einer aktuell sehr verbreiteten Art der Geschichtsklitterung http://www.katja-gentinetta.ch/wp-content/uploads/2014/08/mythos_unabhängigkeit_nw_140822.pdf

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